Qu'est-ce qu’un dessin ?

 

« Le dessin est la base de tout. » Alberto Giacometti

Qu’est-ce qu’un dessin ? Les questions les plus bêtes sont les meilleures. Comme celle des enfants, souvent désarmantes, qui revisitent nos évidences, questionnent nos croyances. Posons donc la question : qu’est-ce qu’un dessin? Qu’est le dessin ? Et qu’est-ce que dessiner ?
Parce que ce n’est pas forcément évident de trouver une bonne réponse. Même si la formule « je ne vais pas vous faire un dessin » ou « un dessin vaut mieux qu’un long discours » semble renvoyer à une posibilité, une évidence de cette forme de communication, ce qui passe à travers elle est complexe.
Il y a d'abord cette proximité trahie par le langage entre dessin et dessein. Dessin provient du mot dessein. Avoir un dessein, une idée derrière la tête. De la pensée à formuler, des sensations à exprimer. Projeter, le dessin étant à la fois le projet et sa projection sur une surface. La séparation de ces deux termes semble privilégier une définition liée au résultat plus qu’à son origine. Pour bien comprendre le dessin il faut réunir ces deux aspects : mental et matériel, cause et conséquence. Le dessin est un iceberg qui comporte sa dimension cachée.
Dessiner c’est laisser une trace, déposer une information, aligner des signes, formuler une phrase muette. Mais qui dessine ? Pourquoi ? D’où partent ces flèches et vers quelle cible ? Le dessinateur est dans son dessin comme le projet est dans sa réalisation. Le dessin est l’indice de ce qui l’a provoqué, de qui l’a provoqué. Le dessin est un indice. Tout dessin est un sous-entendu.

Historiquement, le dessin à l’époque classique est là pour ébaucher, pour préparer une peinture ou une sculpture à venir. Le dessin est subordonné à quelque chose d’autre et ne jouit pas vraiment du statut de l’œuvre que l’on donne à une toile ou un marbre. Esquisses, brouillons, shémas, souvent laissés dans l’ombre des œuvres qui en seraient l’incarnation parachevée, améliorée, colorisée (le trait disparaissant sous les couches de peinture, comme un squelette, trop nu pour être exhibé pour lui-même).

Dans cette optique le dessin est plus un moyen qu’une fin. Il ne peut donc pas prétendre à être œuvre. Il ne peut être pris pour lui-même.
La modernité à fait évoluer notre regard sur le dessin. Il est devenu peu à peu objet d’intérêt, pour lui-même. Il n’y a qu’à voir le succès du dessin contemporain, les nombreuses expositions qui lui sont dédié, même s’il reste quelque part une sorte de complexe d’infériorité culturel face à d’autres formes plus sophistiquées ou plus spectaculaires (peinture, photo, cinéma). Le dessin ne devrait pas rougir de la simplicité de ses moyens. C’est justement là sa force. Je pense que le dessin est l’origine et le terme. C’est la manifestation la plus pure et la plus fondamentale de l’art. Aussi basique que le fait d’écrire, qui en lui-même contient le monde, Le dessin possède l’univers. Avec un simple crayon, un bout de charbon, une plume on peut convoquer toutes les formes sur une page. Le dessin est tout.

A partir de quand il y a dessin ? Brassaï est l’auteur d’une série de belles photographies en noir et blanc sur les graffitis grattés sur les murs de Paris : têtes de morts, crevasses, trous, griffures. Des témoignages d’anonymes aux échos primitifs, intemporels, gratuits, débarassés de l’idée d’art ou de beau, bruts. Je pense aussi à ses fameux doodles, graphismes fait à vide, au téléphone, dans un état second, d’absence de contrôle. Au-delà de la question du savoir-faire et de la ressemblance, tout est potentiellement graphique (c’est ce que l’oeil photographique de Brassaï met en évidence). Donc le dessin est là très tôt, parfois sans notre dessein. A condition de vouloir bien le voir. Un sentier dessiné par des vaches, un visage deviné dans la forme d’un nuage, la fumée laissée par les avions, la trajectoire d’un skieur…
Je pense que le dessinateur doit avoir cette ouverture d’esprit, cette attention aux détails qui fait qu’il n’y a pas de frontières fixes entre beau et laid, mal fait et bien fait, élitiste ou populaire, noble ou vulgaire. Le dessin commence avec les graffitis obscènes dans les toilettes, les piètinements dans la poussière alors qu’on attend son bus, la façon dont on aménage un intérieur. Tout est dessin. Tout pousse à dessiner, surligner, mettre en évidence.
Ce n’est pas un hasard si certains motifs pariétaux de la préhistoire s’inscrivaient dans la forme particulière d’une cavité, comme pour mieux trouver une évidence, souligner une coïncidence, une analogie. Comme si le monde était une grille de lecture, proposant des formes à décoder, des énigmes. Le monde étant à la fois le modèle, l’encre, la page et l’outil. Oui, tout peut être dessin.
La seule différence pour un dessinateur c’est qu’il en fait une pratique à part entière, qu’il répète, plus ou moins consciemment et qu’il donne à voir ce que les autres ne voient pas, il force le trait pour mieux montrer. Comme ces devins qui lisaient l’avenir dans les viscères. « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible », disait très justement Paul Klee.
Tout le monde peut dessiner, tout le monde dessine, même si tout le monde n’en fait pas son obssession.

J’en viens à un autre aspect : le dessin comme pathologie. Dans quelle mesure dessiner ne relève pas d'un trouble obsessionnel compulsif? Sinon comment expliquer ces heures sur une image, et sa vie entière à dessiner. Car dessiner est comme une démangeaison : plus on gratte et plus ça démange et vice versa. Le dessin est une pratique ludique, j’ai envie de dire innée, spontanée chez les enfants. Les dessinateurs seraient donc des enfants qui ont continué là où les autres, par sérieux, ont passé à des activités plus nobles ou plus utiles.
Cette deuxième nature fait que tout tourne autour du dessin, tout nourrit le dessin. Même dans les moments d’inactions, un dessinateur pense au dessin.
Cet aspect obsessionnel, ce TOC, me fait penser au surnom d’Hokusai : « le fou de dessin ». Son témoignage donne des clés pour comprendre ce que peut signifier l’acte de dessiner :

"…Depuis l'âge de cinq ans, j'ai la manie de recopier la forme des choses et depuis près d'un demi siècle, j'expose beaucoup de dessins; cependant je n'ai rien peint de notable avant d'avoir soixante-dix ans. A soixante-treize ans, j'ai assimilé légèrement la forme des herbes et des arbres, la structure des oiseaux et d'autres animaux, insectes et poissons; par conséquent à quatre-vingt ans, j'espère que je me serai amélioré et à quatre-vingt-dix ans que j'aurai perçu l'essence même des choses, de telle sorte qu'à cent ans j'aurai atteint le divin mystère et qu'à cent dix ans, même un point ou une ligne seront vivants. Je prie pour que l'un de vous vive assez longtemps pour vérifier mes dires."

Dessiner est une quête. Un moyen de comprendre le monde et d’en saisir l’architecture ou l’ordre caché. Dessiner c’est chercher quelque chose et le dessin (en tant que pratique) est un outil d’investigation. La nature du but peut différer, plus ou moins métaphysique ou plus ou moins prosaïque mais il semble évident que dessiner c’est chercher à mieux y voir, déjà dans son propre dessin. A montrer ce qui ne se voit pas. Dresser la main, assouplir les nerfs et le poignet. Aiguiser le crayon et l’œil.

Ce que dit aussi Hokusai, et qui me semble éloquent : arriver à rendre vivant le moindre point, la moindre ligne. Tout le problème du dessin est là. Il faut rendre naturel quelque chose qui ne l’est pas. Faire que cet artefact s’anime de l’intérieur. Qu’un trait trouve sa justesse, qu’une forme nous semble aussi vraie et indispensable que la vie elle-même. Et pour cela il faut cracher beaucoup de faussetés sur le papier, de lourdeurs, de tics graphiques. Chaque dessin cherche son point d’équilibre et avec l’habitude, le dessinateur apprend à reconnaître cet instant de grâce où le dessin lui-même déclare qu’il a atteint sa plénitude. Ce que je dis là peut paraître un peu ridicule ou mystique mais tout dessinateur ressent, je pense, ce que j’essaie de dire. C’est l’instant où la main repose le crayon, ressentant presque physiquement qu’il n’y a plus rien à ajouter.

Dessiner c’est développer ce sixième sens, graphique, qui est l’intelligence du trait, une pensée en action ou un acte réflexif. Comme si on tendait face à soi la page tel un miroir et qu’on tatonne jusqu’à que le reflet qu’elle nous renvoie soit le bon. C’est un anti Narcisse qui se complaît dans le reflet de son apparence : ici il s’agit de polir, corriger, fouiller dans la forme pour y trouver l’image que l’on a comme en négatif, en tête. Une image aveugle, fantôme, qui ne prend vie que plaquée sur une surface. Et qui doit beaucoup à tous les ratés, les essais jetés à la poubelle. Ce qui n’est pas toujours agréable mais qui est si jubilatoire quand la magie opère.

Apprendre à dessiner c’est apprendre à oter les obstacles, un à un, qui nous empêche de bien voir, de voir juste et vrai, de voir la vie elle-même se dessiner.

« C'est comme si la réalité était continuellement derrière les rideaux qu'on arrache... Il y en a encore une autre... toujours une autre. »
Alberto Giacometti

Thibault Balahy.

 

Comment devenir original ?

 

C’est une question que tout aspirant se pose malgré lui. A l’instar d’une foule dans laquelle chaque individu cherche à exister en tant qu’élément unique, chacun cherche son soi. C’est vrai socialement (par le vêtement par exemple), c’est aussi vrai artistiquement, esthétiquement. Autant dire qu’on parle ici de créativité.

C’est tellement vrai qu’on observe souvent en atelier une tendance qui est celle-ci : Une personne expérimente une technique, un effet (bref une esthétique) tandis qu’une autre objectera qu’elle se refuse à reproduire le même principe, sous prétexte de vouloir trouver «sa» façon, de ne pas copier ou singer ce qui a été expérimenté par un tiers. J’ai entendu aussi : « Ah mais ça c’est du déjà-vu, du déjà-fait. »
A ce moment-là il vaut mieux tout arrêter car tout a été plus ou moins déjà fait. On voit bien comment l’idée de trop ressembler à, de ne pas être différent peut répugner certaines personnes.
On cherche à être original (au sens de singulier, nouveau). Comme si ce qu'on est devait être déterminé par les autres, et non pas par rapport à soi.
Ce à quoi je répond toujours qu’on peut être un groupe entier à expérimenter la même technique, il en sortira autant de variations, de possibles traductions que de personnes. La main, le poignet, le corps, l’énergie, la tête, tout autant de paramètres qui font varier les résultats. Il ne faut pas avoir peur de se frotter au déjà-vu, y compris pour devenir original, pour avoir la possibilité de le dépasser..

C’est qu’au début on est tenté de chercher de l’originalité de façon formelle, extérieure, en tentant de « s’inventer » une écriture. Je pense fortement qu’on n’invente rien, par contre on agence et on manipule de façon différente des choses qui sont déjà là, à la portée de tous. Dessiner, créer, ça ne se fait pas ex nihilo, à partir de rien. C’est partir de ce qui est sous notre nez, que tout le monde connaît mais en l’envisageant sous un angle différent. Deux exemples : Shigeru Ban, architecte Japonais qui renouvelle complètement son domaine en détournant un matériau qui à-priori est étranger à la construction : le carton. Giacometti, à qui André Breton reproche son intérêt pour le dessin d’observation estimant le suréalisme supérieur au travail sur la réalité (« Une tête, tout le monde sait ce que c’est qu’une tête »), qui lui répond que non, justement, on ne sait pas ce que c’est qu’une tête.
Mais cette recherche d’originalité à tout crin a aussi son utilité, ce n’est qu’un premier pas qui mène à d’autres..

On parvient donc par étapes, à se trouver sous un aspect singulier, d’abord par des moyens plus ou moins extérieurs (certains pensent par exemple que cela passe par des vêtements particuliers, c’est souvent le cas chez les étudiants en arts, ou encore avoir tel ou tel matériel) puis par des moyens plus subtils et intérieurs (en se forgeant une culture, un regard, une « famille » artistique avec des modèles à suivre). Là encore, il s’agit de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Les gens les plus originaux peuvent aussi parfois passer inaperçu dans une foule. Il ne faut pas se fier qu’aux apparences. Et certains ont besoin d’excentricité y compris dans leur façon d’être. Il n’y a pas de règle. Il n’y a qu’une volonté initiale de liberté..

Cette volonté d’originalité est si forte (de même que les adolescents traversent leur recherche d’identité comme une période de crise) qu’elle pousse certains au raisonnement suivant : Je serais génial ou rien. Et il arrive que ce soit rien. Cette approche extrêmiste (non exempte d’orgueil) pousse ceux-là même parfois à arrêter. C’est que le dessin, comme tout autre art, demande de l’humilité et de la constance, de la patience et parfois de l’abnégation. L'envie ne suffit pas, il faut se donner les moyens et ne pas s'arrêter en route.

Revenons à la question : comment devient-on original? Comment certains paraissent l’être plus que d’autres ? Faut-il seulement vouloir l’être ?

On ne devient que ce qu’on est, ce qu’on porte. On ne peut pas tricher avec soi-même. Si on singe l’originalité on n’en devient pas pour autant original. Si ce n’est pas motivé de l’intérieur, on ne perçoit à l’extérieur qu’une caricature, une posture.
C’est donc comme de polir longuement une pierre brute, jusqu’à ce qu’elle révèle son éclat.
Certains y parviennent à la fin d’un long parcours, d’une carrière, comme un couronnement (Chez Pratt par exemple avec des débuts très classiques, ou les débuts un peu empruntés ou sous influence, ce que Cézanne appelait sa période « couillarde ». On voit ça chez Tapiès, Pollock et tant d’autres à leurs débuts). D’autres la portent assez tôt comme Basquiat, Schiele ou Rimbaud..

CSi on y regarde de plus près, qu’est-ce qui est en jeu dans l’originalité ? C’est la question de l’identité et de l’altérité (le jeu de soi, du même et de l’autre). Qui sommes-nous, qui voulons nous être? Quel dessein avons-nous ? Car dessein et dessein sont interdépendants. Au cinéma, en photographie, littérature c’est idem : qui parle ? à qui ? pourquoi ? sur quel ton ? C’est bien beau de dessiner mais pour en faire quoi ? Pour qui ? Qui est-on ? Ce sont des questions à se poser avant d’aller plus loin.

Identité et altérité (être autre, ne pas être le même). Au premier abord, l’originalité semble découler de l’altérité. Mais on est différent ou original que ‘par rapport à’. On perçoit cela en fonction de normes, de conventions, d’habitudes, de façons de faire et de penser. L’originalité est à chercher au cœur de soi-même. A priori on est tous originaux, mais l’éducation, la société, formatent et recouvrent nos identités. Autrement dit, plus on sait qui on est, plus on oublie ce qu’on attend de nous, plus on a de chance d’être original.
Le subjectif débouche sur de l’universel. Il n’y a pas de réalité sans qui regarde cette réalité. C'est ce qui qui nous intéresse. Il n’y a pas plus subversif et créatif qu’être soi-même. Ce qui demande pas mal de travail. Et si on ne va pas le chercher, cela ne nous est pas donné. Ce qui explique peut-être les différences dans l’originalité : le degré d’exigence de chacun (attention, ne pas confondre ambition et exigence).
Et tout le monde ne cherche pas forcément à être original mais à savoir faire et à "fonctionner" dans un système donné (professionnel par exemple). Et il n’y a pas là de jugement de valeur, c’est une question de choix. Il y a aussi des compromis, l’envie de séduire, la volonté de normalité (ou la peur de l’altérité), l'originalité pour l'originalité....

Devenir soi. Le paradoxe est que pour cela il faut en passer par les autres. Par la copie, le mimétisme, le travail sous influence. C’est indispensable, on ne se fait pas tout seul. Avant d’être original, il faut se frotter aux aînés. Ensuite on accède peu à peu à soi-même.
On pourrait prendre l’image de quelqu’un cherchant un trésor ou de l’eau : plus il creusera profond, plus il aura la possibilité d’atteindre son but. Celui qui ne creuse qu’en surface ou qui se contente de trouver un peu de terre humide, ou un fragment du trésor peut s’arrêter là, s’en tenir à ça. La surface ce sont les poncifs, les clichés, stéréotypes, la pensée commune (donc celle de personne).
Il ne faut pas se satisfaire trop vite et chercher sans cesse, jusqu’au bout si nécessaire. C’est de la patience, cette qualité qu’on n’a pas toujours dans sa jeunesse mais qui fait qu’on vieillit mieux. « Je vous dois la vérité en peinture » disait le vieux Cézanne. Il faut dire sa vérité, tout simplement.

L’autre aspect qui conditionne une possible originalité c’est la liberté. Liberté de ne pas faire de séparation entre les choses (entre le beau, le laid, l’intéressant, l’inintéressant… On peut faire feu de tout bois), la liberté vis-à-vis des conventions, la liberté d’expérimenter. L’esprit de recherche. L'ouverture d'esprit. Il faut se rappeler l’enfant qu’on a été, sans à-priori, sans peur, sans gêne, non conditionné. La surprise peut venir d’une question posée de façon inattendue comme savent si bien le faire les gamins. Reconsidérer ce qu’on croit savoir, se frotter à ce qu’on ignore, ne pas cesser d’être en apprentissage. Se surprendre soi-même. Ne rien s’interdire.

Il n’y a pas de recettes (du moins applicables de manière générale) pour être original. Et c’est tant mieux. Il faut prendre exemple sur les meilleurs artistes qui sont autant d’athlètes de l’introspection, de la rigueur et de la recherche de leur vérité. Avoir une solide connaissance de l’art, de la vie, ou plus simplement de la curiosité pour avoir quelque chose à dire. Avant de vouloir être original il faut déjà se demander qui l’on est, puis l’être. Quand l'effort pour être original disparaît, l'originalité apparaît. .

Je crois aussi que beaucoup ont la flamme à un moment et puis s'éteigne par trop de dispersion, de compromis, de facilités. Notre société est assez castratrice et ne facilite pas les choses. Notre originalité ou notre liberté, ce n'est pas sa priorité. Il faut imposer son regard face à ce qui n'en a pas

Thibault Balahy.

 

La question du style / le rapport entre le fond et la forme

 

Cette question est associée à celle de l'originalité. On a vu que vouloir faire du neuf est sans doute une illusion et qu'il suffisait d'être sincère et d'exprimer quelque chose de propre à sa vision pour en tous les cas produire quelque chose de différent, de singulier (on pourrait dire dépollué des clichés et des vérités d'emprunts). Il faut creuser longtemps pour parvenir au son de sa propre voix. Mais tout le monde peut y parvenir et chacun à un son de voix unique, au fond. Même les gens les plus atypiques et "novateurs" ont eu une période stéréotypée avant de trouveur leur voix.
Le style est-il un moyen pour cela? Le style est-il une fin?

Le style c'est quoi en fait? C’est proposer une esthétique. Cela renvoie à la relation entre le fond et la forme présente dans toutes productions (graphiques, plastiques, sonores, visuelles...). Tout le monde connaît ou a entendu cette formule du fond et de la forme. Qu'il y a-t-il derrière?
Il y a deux niveaux dans toute réalité : un niveau subtil et caché (on pourrait dire mental) et un niveau manifesté, visible (l'incarnation d'une pensée dans une forme). Dans la pensée Indienne on retrouve le terme de Nama et Rupa (le nom et la forme) qui pourrait s'en approcher : toute chose répond à un nom et à tout nom correspond à une chose. Le nom "vache" et la vache elle-même par exemple. Car notre pensée ne peut faire autrement que de nommer, identifier. Dans le cadre des oeuvres et de l'art il en va de même : il y a toujours un titre à une production (même le fameux sans-titre ou la numérotation sont une façon de nommer).
Ainsi l’énonciation mentale (ou visuelle) et ce à quoi elle renvoie sont deux choses distinctes. « Ceci n’est pas une pipe » comme dirait l’autre.
Et le langage est une superposition de ces deux réalités (conceptuelle et matérielle, invisible et visible). Le dessin aussi. Toute trace, trait, étant à la fois l’indice d’une intention (idée, pensée, énergie, désir) et une forme tangible : l’image (qui a une couleur, une dimension, une forme). Les images ne viennent pas de nulle part, toute forme a un fond, une origine subtile (mélange de pensées, de désirs, d’émotions, d’intentions) qui la fait naître et l’accompagne, comme un message sous-terrain. On dit le fond et la forme, on pourrait dire aussi le projet et sa réalisation. Mais aussi le signifiant et le signifié. Et dans le fond, on trouve l’origine, le sens, la naissance de toute œuvre. On pourrait dire que le fond précède la forme et l’accompagne. C’est pour cela qu’on analyse des œuvres, car leur sens n’est pas toujours donné d’emblée, il faut aller le chercher (jeu de la dénotation et de la connotation).

Prenons un exemple concret : dans Guernica de Picasso, la forme c’est le choix des niveaux de gris et du noir et blanc, les déformations de proportions, le parti-pris de fragmentation des corps, la grande dimension de l'oeuvre… le fond c’est un cri contre la violence aveugle de la guerre, c’est une prise de position personnelle et humaniste de l’artiste, une condamnation qui fait écho à d’autres œuvres similaires (« el tres de mayo » de Goya par exemple). C’est aussi l’affirmation de la supériorité de l’art sur la réalité (ce que le monde fait aveuglément je le vois, j’en témoigne comme l’ampoule dans le tableau qui éclaire les ténèbres) et la prise à partie de notre empathie et notre part d’humanité.

Si par contre on prend une publicité on y trouve de la forme (telle chose filmée, photographiée, tel slogan) et du fond (message implicite pour consommer, identifier, séduire par l’usage de telle association d’idées, tel amalgame, symbolique). Mais le fond dit aussi de manière sous-jacente : je ne m’exprime pas en tant qu’individu mais pour l’intérêt d’un groupe, je renonce à ma propre liberté et créativité. De plus, je m’adresse non pas à l’individu dans sa totalité mais à sa fonction de consommateur, je ne touche qu’à une partie de son intelligence par le biais de raccourcis, d’affirmations, de clichés, de répétitions, d’injonctions. Tout doit être identifié de façon simple. C’est une simplification de la pensée, donc du fond (qui n’est pas sans conséquence, car par la répétition cela crée un bruit de fond).

Prenons encore un autre exemple : Un artiste qui choisit de travailler avec le hasard. Tel autre qui ne veut pas communiquer de message, ou aller dans le sens de l’absurde. Le choix de la non-intention est une intention, la non-communication est une communication, le non-sens a un sens. On ne peut pas échapper au fond, et même dans le cas limite de l’abstraction, l’esprit continue à vouloir décrypter (comme l’enfant cherchant des silhouettes dans la forme des nuages). Il n’y a jamais de forme sans fond.

Ainsi, le dessinateur travaille sur deux plans et doit autant apprendre à manier le fond que la forme. C’est pour cela qu’il faut de la culture (connaissance des codes, du langage, des œuvres du présent et du passé) autant que des aptitudes graphiques, des qualités d’observation,etc.

Ceci étant dit, le style est surtout du côté du formel, même s’il est conditionné par le fond. Le style n'est pas une cause, c'est une conséquence. C’est un effet et un moyen pour un individu de s’exprimer, de donner forme à sa pensée. Ainsi le dessin, à travers le style et à partir du fond (histoire personnelle et culture de l’auteur), porte une vision du monde. Pour le dire autrement : dans un trait, un style on a aussi des souvenirs, un goût de telle chose et un dégoût de telle autre, de l’amour ou de la haine, de la gravité ou de la légèreté, bref, une vie et une forme de regard sur le monde. Tout cela est synthétisé dans un style donné qui donne un ton, un climat particulier (sombre, lumineux, triste, égayé…).
Quand on reconnaît quelqu’un a sa production on parle d’auteur (c’est sans doute pour ça que la publicité parfois fait travailler des artistes et des auteurs pour se donner un supplément d’âme).

Si le style se trouve d’abord dans le fond puis dans la forme, il ne faut pas pourtant opposer l’un et l’autre. L’un se nourrit de l’autre et inversement. Si le fond est privilégié à la forme on aura du mal à transmettre un message, une émotion (maladresses, hermétisme). Mais si le style se nourrit trop de forme, s’il n’est qu’une esthétique (ce qu’on retrouve dans la publicité et autres productions dans l’air du temps) il manquera de fond et de force . C’est pourquoi certains travaux vieillissent et d’autres résistent au temps. Le style dans sa plénitude est un mélange harmonieux de culture, de regard et de savoir-faire technique. Et même si on fait le choix d’une apparente maladresse, celle-ci est en cohérence avec la vision qu’elle dessert. L’association des deux (fond et forme) devient une esthétique, une « manière », un style.

Donc, si le style est plus un effet qu’une cause, qu’il découle de la vision de son auteur, quels sont ses moyens ? C’est une façon de faire avec les codes visuels, les normes, la couleur ou l’absence de couleur, le réalisme ou le fantastique, la précision ou l’abstraction, l’utilisation de tels ou tels symboles, telles techniques, tels supports, le sérieux ou le comique. Tous les moyens sont bons. Tous les moyens sont là, et le style apparaît par l’association particulière qu’opère le dessinateur à partir de cette banque de donnée. La créativité est donc là, dans cette façon spécifique de manipuler, croiser, hybrider ce qui est dèjà là, accessible à tous. Des choses paraissent inintéressantes, quelconques, pauvres, jusqu’à ce que quelqu’un révèle la beauté et le sens qui s’y cachait.

Il est aussi possible de prendre pour style l’absence de style ou sa multiplicité (plusieurs techniques et esthétiques assumées par un même auteur). Mais dans ce cas on reste dans le domaine de l’esthétique, celle de la laideur ou de la mutation. Le tout étant d’être cohérent avec sa propre vision, sa démarche. De toutes façons on évolue y compris au sein d’un même style.
Le problème c’est quand le style se fige, qu’on s’en tient à une esthétique immuable (ce à quoi le marché et la publicité poussent souvent par souci d’identification, par commodité). Comme si on occupait un créneau puisqu’il se vend bien. Devenant le fonctionnaire de son art. On observe ça dans tous les arts, par exemple en musique avec des groupes qui ont une grande énergie créative à leur débuts puis s’épuisent dans la reproduction du même.
Le style n’est pas un but en soi, il doit être une quête continuelle, un questionnement permanent.

Thibault Balahy.

 

 

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